Écrire la cécité

Écrire la cécité, autour de la parution de l’essai de Michel Terestchenko. Les ouvrages ici réunis par le Delta interrogent tous la suprématie du regard - l’oculocentrisme - dans la constitution du réel et du savoir.

Voir le monde autrement - Michel Terestchenko - Éditions La Découverte
L’essai Voir le monde autrement. La cécité expliquée aux voyants ou à ceux qui se croient tels de Michel Terestchenko (La Découverte, 2026) s’inscrit dans la tradition des disability studies, en proposant une analyse critique des normes perceptives qui structurent nos sociétés.
L’ouvrage considère la cécité comme une condition révélatrice des cadres sociaux et culturels qui définissent ce qu’est voir. Le philosophe met en évidence le caractère construit de la norme visuelle et interroge les mécanismes d’exclusion symbolique qui en découlent. En déplaçant l’attention vers les expériences vécues et les formes alternatives de perception, il contribue à déconstruire la hiérarchie traditionnelle des sens, tout en montrant que l’accès au monde ne saurait être réduit à la seule visibilité. La cécité devient dès lors un point d’appui critique pour repenser les catégories de normalité, d’autonomie et de connaissance, dans une perspective éthique et politique.


Cette dimension existentielle de la cécité est approfondie dans Vers la nuit de John Hull, qui propose une méditation sur son expérience de la perte de la vue (Éditions du sous-sol, 2017).
Le texte est une exploration en première personne d’une progression vers la “nuit”. John Hull, devenu aveugle en 1983, raconte la manière dont la cécité a profondément reconfiguré son rapport au monde, au temps et à lui-même. Cette nouvelle condition d’existence s’accompagne d’un déplacement des ses repères perceptifs. L’espace cesse d’être appréhendé par la distance visuelle pour devenir un champ de présences tactiles, sonores et affectives. Cette description engage une véritable phénoménologie de l’incarnation, où le sujet redécouvre le monde à partir de son corps, dans une attention renouvelée aux médiations sensibles. Sous sa plume, la cécité se fait modification du mode d’apparaître du réel, ouvrant à une autre manière d’habiter l’expérience.

Vers la nuit, un journal : Hull, John Martin: Amazon.fr: Livres
C’est précisément cette dimension individuelle de la perception que Denis Diderot interroge dans Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749). Le philosophe propose une réflexion empiriste sur la perception. À travers l’examen de figures d’aveugles, notamment celle du mathématicien Saunderson, il montre que l’absence de vision engage une réorganisation complète de l’expérience et de l’intelligibilité du monde. La perception y est définie comme plurielle et située, impliquant que les idées ne procèdent se construisent à partir de configurations sensorielles spécifiques. En ce sens, Diderot ébranle la hiérarchie implicite des sens qui place la vue au sommet, et suggère que la pensée elle-même dépend des modalités corporelles qui la rendent possible. Ce geste relativise l’évidence visuelle et met en crise toute prétention à une objectivité fondée sur la seule vision, ouvrant ainsi la voie à une conception incarnée et différenciée de la connaissance.

LETTRES SUR LES AVEUGLES A L'USAGE DE CEUX QUI VOIENT | Les Librairies
Dans Le Voyeur absolu (Le Seuil, 1992), Evgen Bavčar rejoint l’intuition de Denis Diderot dans la Lettre, en affirmant que la perception n’est jamais donnée, mais toujours située.
Pour le photographe slovène lui-même aveugle, voir ne garantit ni l’accès au réel, ni la vérité de l’image. À l’inverse, le sujet non-voyant, précisément parce qu’il est privé de la saisie immédiate, élabore un rapport médiatisé au visible, fondé sur l’imagination, le langage et la mémoire. Cette distance ouvre la possibilité d’une conscience accrue du caractère construit de toute représentation. Bavčar prolonge l’intuition de Diderot en déplaçant l’enjeu vers une pensée contemporaine de l’image, en montrant que même la photographie relève d’un acte de projection.


Voir sans voir de Selina Mills (Les Pérégrines, 2025), adopte une approche à la fois personnelle et documentaire de la cécité qui rejoint celle de Terestchenko.
Selina Mills, journaliste britannique atteinte de déficience visuelle, explore les imaginaires culturels associés à la cécité. Elle montre comment les représentations littéraires et médiatiques tendent à osciller entre deux pôles réducteurs, la figure du voyant privé de lumière (tragédie) et celle du voyant doté d’une perception supérieure (mythe compensatoire).

Voir sans voir – Éditions les Pérégrines
Une approche symbolique et mythologique se déploie dans Œdipe sur la route de Henry Bauchau (Actes Sud, 1990), qui reprend la figure tragique d’Œdipe après son aveuglement pour en faire le lieu d’une métamorphose intérieure.
Privé de la vue, le héros n’est plus défini par la faute ni par la chute, mais par un cheminement, au sens à la fois physique et spirituel, qui le conduit vers une forme de connaissance autre. La cécité, comme chez Saramago, devient une condition d’accès à une vérité qui échappe au regard. Bauchau s’inscrit ainsi dans cette tradition que mentionne Selina Mills où l’aveuglement marque l’entrée dans une clairvoyance d’un ordre supérieur lié à une forme d’intuition. Elle détourne le sujet du visible immédiat pour l’ouvrir à une écoute du monde, des autres et de lui-même.

Oedipe sur la route
La cécité peut être mobilisée comme une puissante métaphore politique et morale, comme dans L’Aveuglement de l’écrivain portugais José Saramago (Le Seuil, 1997).
Le roman met en scène une épidémie soudaine de “cécité blanche” qui frappe indistinctement les individus et provoque l’effondrement progressif des structures sociales. Privés de repères visuels, les personnages voient se dissoudre les normes éthiques et les cadres politiques qui organisaient leur coexistence. La cécité devient alors la métaphore d’une société incapable de solidarité, livrée à la violence et à la domination. Par ce dispositif, Saramago interroge la fragilité des institutions et met en crise l’illusion d’un ordre civilisé fondé sur la seule rationalité, montrant que, sans vigilance éthique, les sociétés humaines peuvent sombrer dans un aveuglement collectif.

Amazon.fr - L'Aveuglement - Saramago, Jose - Livres
À travers ces œuvres, la cécité apparaît comme un prisme critique permettant de remettre en
question la centralité du regard dans notre culture. Cette diversité de traitements invite à penser la perception comme une construction située, historiquement et culturellement déterminée.

Retour au blog