Ecrire la nature

À l’occasion de la parution française de Nature moderne (1991), le journal du cinéaste, plasticien et militant Derek Jarman, le Delta propose une sélection de livres en dialogue avec Jarman, autour de l’écriture de la nature.

Nature moderne, un texte poreux, traversé par les vents, les souvenirs, la maladie et les fleurs sauvages.

Derek Jarman (1942-1994) écrit ce journal fragmentaire où la nature est une manière de résister quand le corps et le monde se délitent. Nature moderne est un journal écrit dans l’ombre du sida. Jarman sait qu’il est malade, et cette conscience irrigue chaque page sans jamais les alourdir. Le cœur battant du livre est le jardin de Dungeness, ce bout de côte anglaise minérale, dominée par la silhouette inquiétante d’une centrale nucléaire. Sur ce sol de galets, Jarman plante et observe. Face à la précarité de la vie, il choisit l’attention. Ce jardin est une expérience politique et existentielle : faire pousser des fleurs là où rien ne devrait pousser, c’est déjà répondre à la mort. Chronique d’un jardin, journal d’un corps menacé, Nature moderne est un livre qui pousse en nous, comme une plante improbable sur des galets, et qui, après la dernière page, continue de fleurir.

Walden
(1854), récit de deux ans passés dans une cabane au bord de l’étang de Walden, pour « vivre délibérément ».
Thoreau (1817-1862), philosophe, poète et naturaliste états-unien, choisit de mettre le monde à distance pour mieux l’observer. Depuis sa cabane, il note les saisons, les animaux, les rythmes du lac. Cette attention minutieuse fonde son idée que l’harmonie avec le monde est possible, à condition de réduire ses besoins et résister aux injonctions de la société industrielle naissante. La nature de Thoreau offre une totalité dans laquelle l’individu s’inscrit sans se dissoudre. C’est ce point que vient fissurer, un siècle plus tard, Jarman. Là où Thoreau s’isole pour se retrouver, Jarman écrit depuis une brèche - malade du sida, vivant dans une Angleterre marquée par le thatchérisme. Sa nature est menacée, comme son propre corps. Pourtant, Thoreau comme Jarman écrivent contre une violence du monde : l’industrialisation pour l’un, la normalisation politique et sexuelle pour l’autre. Tous deux font de l’attention un geste de résistance. Mais là où Thoreau croit possible une réconciliation, Jarman ne peut qu’enregistrer les fissures, écrivant depuis l’après-coup : quand le monde est déjà cassé, et que l’écriture, comme le jardin, sert à tenir dans les ruines. Son texte nous engage à éprouver la question de comment vivre plus sobrement, ici et maintenant.

Avec
Pèlerinage à Tinker Creek (1990), Annie Dillard s’inscrit dans la lignée de Thoreau par son attention au vivant, mais s’en écarte par le regard qu’elle porte sur ce qui est observé.

Là où Walden ménage l’idée d’un monde habitable, l’autrice états-unienne expose un réel brut, indifférent à toute morale humaine. Pélérinage à Tinker Creek est le journal contemplatif d’une femme seule, qui, installée près d’un ruisseau en Virginie, observe insectes, oiseaux, plantes. Très vite, l’émerveillement se double d’un malaise : la nature n’est pas bienveillante. Elle est prodigue et cruelle, inventive et meurtrière dans un même mouvement. Cette violence est la condition du vivant. Annie Dillard (1945-) insiste sur l’excès, la prolifération, la dépense insensée d’énergie et de vies : des milliers d’œufs pour une seule survie. Comme Jarman, elle refuse la nature comme refuge consolant. Elle la regarde droit dans les yeux, comme une force étrangère parfois hostile. Si chez Jarman, le jardin est planté sur un sol irradié ; chez Dillard, le ruisseau est un théâtre de prédation. Dans les deux cas, le paysage n’adoucit rien. Ni l’un ni l’autre ne cherchent à moraliser la nature, ni à l’humaniser. Ils acceptent son altérité.

Jaccottet, dans
À la lumière d’hiver (1994), dépeint la nature comme un espace de passage où quelque chose peut advenir, sans jamais se donner pleinement.

La lumière de l’hiver, chez le poète français, révèle à peine la nature, qui se fait présence fragile, presque impalpable. Les paysages ne se laissent approcher qu’à condition que le regard soit discret. Chez Jaccottet (1925-2021), le corps se retire au profit du regard. Regarder la nature c’est apprendre à disparaître, à se rendre disponible à ce qui dépasse. Le poème devient un exercice d’humilité : apprendre à regarder sans vouloir prendre. Chez Jarman, au contraire, le corps est irréductible. Il est là, malade, sexué, menacé, inscrit dans l’écriture même. Jarman cultive, note, plante pour ne pas disparaître. Pour l’un, la nature demeure porteuse d’un sens fragile, pour l’autre, elle n’est plus qu’un sol instable où continuer à vivre, malgré la maladie.

La nature du poète suisse Gustave Roud (1897-1976) est une présence discrète, humble, presque sans relief.


Dans Air de la solitude (1945), tout se joue dans un chemin creux, une colline vaudoise, un changement de lumière. Roud ne regarde pas le paysage, il le respire, l’habite, écrivant depuis sa marche quotidienne sur les mêmes chemins. C’est en cela que Roud et Jarman se rejoignent, ils partagent cette attention au monde proche, et font de l’écriture une pratique incarnée. Tous deux considèrent la nature comme un lieu d’intensité existentielle, où quelque chose se joue dans la persistance. Mais ce qu’ils attendent de cette nature est différent. Chez Roud, le paysage semble habité par une épiphanie espérée : un visage pourrait apparaître au détour d’un chemin. Le corps de Roud, contrairement au corps de Jarman, reste hors champ, comme si sa présence risquait de rompre l’équilibre fragile de l’attente. Là où Roud confie son désir à la lumière d’un chemin, Jarman inscrit le sien dans un sol hostile. Cette divergence se prolonge dans la temporalité des textes : Roud écrit dans un temps d’attente, où quelque chose peut advenir, sa phrase est ample, lente, incantatoire. Jarman, lui, écrit dans l’urgence, le temps est déjà compté. Air de la solitude nous invite à ralentir, à habiter le monde dans la discrétion et la persistance, en laissant au regard le temps d’espérer.

Écrire la nature, chez Jarman et celles et ceux qui dialoguent avec lui, est une manière de se situer dans un monde menacé, d’inventer une posture face à ce qui excède. De Thoreau à Roud, de Dillard à Jaccottet, la nature se fait espace de tension où s’éprouvent des rapports au corps, au temps et à la disparition. Ces textes dessinent ainsi une cartographie de l’attention : une écriture qui ne sauve pas, mais qui permet de rester vivant au cœur des ruines, en faisant de la nature une pratique.

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